Durant les premières années du voyage, je n’ai jamais participé aux vigies de nuit. Au départ, j’étais trop jeune. Par la suite, eh bien, personne n’y avait pensé. Ce n’est pas que je ne suis pas capable (bien sûr que je suis capable !). C’est juste que ça serait un peu compliqué de changer les horaires de Raphaël, Thomas, Papa et Maman qui font leur quart depuis toujours.

Cependant, en pleine traversée entre l’île de Kodiak et San Francisco, dix jours après avoir quitté le mouillage, mon père m’annonce que Juliette et moi allions commencer à prendre part aux vigies de nuit. Il faut donc changer les horaires ! Les parents ont maintenant 2 heures de moins à se diviser, ce qui leur permet de dormir chacun 1 heure de plus dans la nuit. Ça fait une assez grosse différence !

Puisque je ne fais que commencer, je n’ai qu’une seule heure de quart à faire : de 21 h à 22 h. Juliette fait l’heure qui vient avant la mienne, puis elle peut s’endormir, tandis que je reste éveillée.

Ma première nuit de quart est assez tranquille ; nous avançons au moteur, le ciel est dégagé, la mer est calme et il n’y a aucun bateau aux alentours (c’est plutôt rare que nous croisions des bateaux aussi loin des côtes). Mon père m’a donné des consignes, ainsi que des instructions sur le fonctionnement de l’AIS (un appareil qui peut détecter les bateaux lorsqu’ils passent à moins de 15 miles nautiques de nous). Puis il est parti se coucher. Il ne me reste plus qu’à sortir dehors une fois de temps en temps pour m’assurer qu’il n’y a pas de lumière de bateau et à m’assurer que le pilote automatique fonctionne bien. C’est bien grâce à lui que nous n’avons pas besoin de rester dehors en permanence pour conduire le bateau, alors il faut s’assurer qu’il ne bogue pas et que rien ne l’endommage ! Et je dois aussi surveiller l’écran de l’AIS, pour voir s’il y a des bateaux que je ne vois pas et pour savoir dans quelle direction ils avancent. En fait, c’est quand même assez facile de faire la vigie ! Presque tout se fait de l’intérieur, et quand je vais dehors, je suis protégée du vent et des vagues grâce au capot que mon père a fabriqué !

Dans ma jeunesse, j’ai toujours rêvé de participer aux quarts. J’avais plusieurs raisons qui me donnaient cette envie.

Premièrement, j’avais envie de servir à quelque chose pour le voyage moi aussi. Ce sont les gars qui montent les voiles, mettent les housses, font le carénage, vont au poste de fuel, etc. Moi quand je veux aider, mon père me dit :

« La meilleure façon dont tu pourrais nous aider, c’est en allant t’occuper des enfants. »

Et quand je lui disais que je voulais apprendre à lever les voiles, il me répondait :

« Tu n’es pas encore assez forte, tu vas mieux apprendre en observant. »

Et finalement, je me suis tannée « d’attendre d’avoir assez appris en observant » et ma soif de connaissance sur la navigation s’est estompée. Maintenant, ça ne me tente plus, ils avaient juste à me faire participer lorsque j’en avais envie. Ils ont perdu l’occasion de m’initier à la voile. Maintenant, il est trop tard ! Je suis meilleure pour m’occuper des enfants de toute façon. 🙂

Deuxièmement, j’avais envie moi aussi de pouvoir voir le ciel étoilé, les constellations, les levers de lune et les étoiles filantes. Ma mère en parle tout le temps disant comme c’est beau. Ce n’est pas quelque chose qui m’intéresse autant qu’à Juliette, mais je suis quand même curieuse !

Et dernièrement, j’avais envie d’avoir une raison valable pour pouvoir me coucher tard. Moi, je suis du genre à commencer un projet (d’art la plupart du temps) et à y travailler sans arrêt pendant toute la journée. Étant une personne quand même assez lente, il m’arrive de ne pas avoir complété ce projet le soir venu. Si je ne le finis pas avant le lendemain, vous pouvez être sûrs que je ne le finirais jamais. Il tombe dans l’oubli et je n’ai juste plus envie de travailler dessus le lendemain. Naturellement, je n’ai pas envie que ça arrive, alors je passe souvent des nuits presque entières à finaliser des projets de couture, de broderie, de macramé, de peinture, d’écriture, d’édition vidéo, etc. Et tout ça sans raisons valables. Les quarts me permettent donc de rester éveillée assez longtemps pour finir tous mes projets ! Je suis la seule dans la famille qui occupe ses quarts avec de l’artisanat, alors les autres ne peuvent pas vraiment comprendre cette dernière raison. Thomas et Raphaël, eux, écoutent des films. Surtout Thomas, en fait. Plus jeune, j’avais très envie de faire des quarts aussi, pour pouvoir écouter des films, mais avec les années, les films ne m’intéressent plus autant que lorsque j’avais 10 ans ! Et de toute façon, je n’ai pas d’appareil adapté pour les visionner dans mon lit.

Mes trois premières nuits de quart sont tout aussi calmes. Nous avançons encore au moteur, car il n’y a pas de vent. Aussi, puisque la présence de bateaux est peu fréquente au beau milieu de nulle part comme ça, je n’ai pas à sortir très souvent (seulement aux 15 minutes). Pourtant, du jour au lendemain les conditions météorologiques peuvent très vite changer ! Le matin de la quatrième journée, je ne reconnais plus la mer calme sur laquelle nous voguions paisiblement depuis plus de deux semaines déjà ; le vent souffle fort et les vagues sont énormes ! Quel brusque changement ! Comment est-ce possible que tout ait autant pu se transformer en une seule nuit ?

Durant toute la journée, les gars font des allers-retours entre leur lit et dehors pour exécuter les différentes manœuvres sur la voilure. Un coup, il y a trop de toiles, l’autre il en manque, puis il faut prendre un ris dans la grande voile et monter la trinquette. Dans ces moments, je ne regrette pas du tout de ne pas avoir appris à manœuvrer, je préfère grandement rester à l’intérieur !

Le soir arriva trop vite à mon goût ; j’ai redouté ce moment toute la journée. C’est la première fois que je dois faire un quart dans ce genre de météo et je n’ai aucune idée de quoi faire en cas de problème, c’est ça qui me stresse. Finalement, ça aurait peut-être été pratique que je connaisse des trucs de navigations… Comment je fais pour savoir si le vent est encore correct et si les voiles sont bien ajustées moi ?

Avant d’aller se coucher, mon père me répète les consignes :

« Regarde bien la vitesse. Si on va à plus que 6 nœuds, tu viens me réveiller, et s’il y a un autre problème, va voir Raphaël qui reste éveillé tout le long de ton quart. Ah, et ne sors pas du capot ! »

21 h arrive et Juliette me laisse la place.

Je monte l’escalier jusqu’à ce que ma tête accote sur le capot, mais ne vais pas plus loin ; je n’ai pas besoin de sortir du capot pour voir dehors, il y a des fenêtres. Je fais ma première ronde et scrute l’horizon de long en large, à la recherche d’une lumière de bateau.

Le résultat est négatif, pas de bateau à l’horizon.

Soulagée d’un poids, je peux maintenant observer la mer plus attentivement. La pleine lune éclaire bien la surface de l’eau, ce qui la rend encore plus effrayante ! Lorsqu’il fait noir, je ne vois pas les vagues, mais avec ce flash light naturel, celles-ci sont toutes visibles ! Elles sont hautes, longues et creuses et parsemées de moutons, causés par les déferlantes. Le vent qui hurle et fait siffler les haubans souffle dans les voiles, mais malgré que celles-ci soient réduites au maximum, Pinocchio continue à glisser rapidement sur la mer déchaînée. En tout cas, l’éclairage de la lune donne l’impression que nous avançons vraiment très vite.

Normalement, je serais censée sortir à 21 h 15 puis rentrer et ressortir à 21 h 30. Mais cette fois je suis tellement concentré à m’assurer que le bateau va bien que je reste debout dans les marches durant presque tout mon quart. C’est lourd le poids des responsabilités ! Je repense à ce que mon père m’a si souvent répété dans ma vie :

« C’est moi qui décide, parce que c’est moi qui porte les responsabilités. »

Je comprends ce qu’il voulait dire maintenant. S’il arrive quelque chose, c’est moi qui vais en être responsable… C’est une raison de plus pour être prudente et bien faire ma job !

Et me voilà reparti dans mes pensées ! Je n’y reste cependant pas très longtemps, car une vague fait partir Pinocchio en surf et celui-ci atteint une vitesse bien trop élevée ! Je descends les escaliers en panique et attrape le GPS d’une main, me servant de l’autre pour m’agripper à la table. L’appareil indique une vitesse de 7,5 nœuds. Dois-je réveiller papa ? Bah non, je vais attendre un peu que ça se replace, nous étions juste en surf. Je remonte donc les marches et retrouve ma place dans le capot. J’observe attentivement les bords de Pinocchio et l’eau qui glisse sur les côtés ; elle n’a pas l’air de vouloir ralentir… Je retourne voir le GPS : 6,8 nœuds. Ça diminue tranquillement, tout va bien !

Mais tout ne va pas bien très longtemps.

Une vague arrive de nulle part et vient éclabousser violemment la vitre du capot derrière moi, causant un vacarme qui me fait sursauter plus que jamais ! Je me retourne tellement rapidement que j’oublie de me tenir après les bords de l’entrée. Bien entendu, c’est à ce moment précis qu’une autre vague vient faire pencher le voilier, tellement que les fenêtres de côtés du bateau trempent dans l’eau ! Cette gîte me prend par surprise et je revole dans les marches. Par chance, je réussis à m’agripper, sinon, j’allais m’écraser sur la porte de chambre des parents. Mais en me relevant, je me pète la tête sur un coin de capot et m’écorche le bras après une vis qui dépasse. Grrr, je leur avais dit qu’il fallait la raccourcir, cette vise ! Je suis vraiment sur les nerfs et j’ai seulement envie de finir mon quart au plus vite et d’aller dormir dans mon lit, mais dame nature en a décidé autrement.

Une autre vague arrive par-derrière et fait dévier le bateau de sa trajectoire. Il n’avance désormais plus vers le bon point ! La lune qui est censée être à l’avant du voilier est maintenant sur le côté tribord ! Les battements de mon cœur s’intensifient, ma respiration s’accélère et dans ma tête, c’est la grosse panique.

« Je ne peux pas laisser le bateau aller comme ça ! Mais qu’est-ce que je dois faire ? »

J’essaie de me rassurer en me disant que ça va se replacer tout seul, grâce au régulateur d’allure, mais dans ma tête ça ne se calme pas. Je rentre pour regarder la vitesse ; c’est correct, de retour autour de 6 nœuds. Je ressors donc à la vitesse grand V pour voir si la lune s’est replacée : toujours pas ! Je reste les yeux rivés sur la lune par la fenêtre de tribord pendant une période indéterminée (le temps passe étrangement durant ce genre de moment). Mais après ce qui me paraît être 5 minutes, le bateau avance encore vers la mauvaise direction et maintenant, les voiles commencent à trembler d’une façon inquiétante. C’est normal, le voilier n’est plus dans le bon sens par rapport au vent. Mais il faut faire quelque chose !

Il est 22 h, je ne sais pas quoi faire avec le voilier et je suis fatiguée… Je vais laisser tout ça à Raphaël. De toute façon, c’est rendu son tour de quart. J’abandonne donc mon poste de vigie dans les escaliers et rentre prévenir Raphaël que c’est son quart qui commence. Je lui explique également la situation actuelle, puis je retourne dans ma chambre. Il va savoir quoi faire avec ce problème mieux que moi.

Avant de me coucher, je jette un dernier coup d’œil dehors par la fenêtre de ma chambre. Et vous devinez quoi ? La lune est bien replacée en avant du bateau et celui-ci avance comme si rien de cette mésaventure n’était jamais arrivé. Et de quoi ai-je l’air devant Raphaël, moi ? Il a dû trouver que je capotais pour rien ! Ah, et puis, peu importe, j’ai juste envie de dormir moi ! Mais le rythme encore trop élevé de mon cœur me l’en empêche. Quelle aventure ! Je n’avais jamais réalisé à quel point ça pouvait être stressant de faire des quarts ! Je pensais qu’il y avait juste les lumières à surveiller et le reste du temps je pouvais être tranquille dans mon lit.

Eh non, ce n’est pas qu’une partie de plaisir ! Mais c’est une tâche très importante pour le voyage. D’enfin pouvoir y participer est un honneur pour moi. Ça veut dire que les parents me font confiance ! Et maintenant, je peux aussi participer aux conversations sur le sujet. On est tous dans le même bateau !

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  • Tu m’as fait travailler fort. J’essayais de te supporter dans les incidents que tu racontais.
    Merci et félicitations pour ton histoire témoignage!

  • Félicitation Charlotte ,c’est passionnant de lire tes aventures , quel talent tu as ! J’ai déjà hâte au prochain récit.

    • Eh bien eh bien, mon père dort avec un yeux ouvert et souvent il va regarder dehors pour s’assurer que tout va bien! Puisque ça reste lui qui a toutes les responsabilités, c’est lui qui est le plus stressé, c’est comprenable. Mais pour les autres, nous sommes tellement habitué à tout ça (le vent, les vague, le bateau qui gîte, le bruit, etc) que ça ne nous incommode vraiment plus! J’espère que j’ai bien répondu à votre question! N’hésitez pas à en posez d’autres s’il y a des détails qui vous échappent!
      Et désolé pour la réponse tardive, il y a beaucoup d’endroit au Mexique sans connexion internet..!😬

  • Félicitation Charlotte pour ton beau récit d’aventure sur votre voilier. J’ai hâte au prochain. Joyeuses Fêtes à toute la famille.

  • Tu es une fille bien brave! N’en doute jamais. Merci d’avoir partagé ta première nuit de veille sur le bateau

  • Merci d’avoir partagé avec nous cette vigie. On s’y croyait presque! J’aurais une pensée pour toi à 21h.

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    About the Author

    Je voyage autour du monde avec ma famille sur le voilier Pinocchio depuis 2016. J'aime le vélo, l'écriture, la pâtisserie et la couture.
    I travel around the world with my family on sailing vessel Pinocchio since 2016. I love biking, writing, baking and sewing.

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