Vous êtes plusieurs à vous demander comment ça se passe avec nous, les ados, en voyage de voilier. Peut-être avez-vous déjà entendu dire qu’il était difficile et peu recommandé de voyager avec des adolescents et de les arracher à leur train de vie, à leurs amis, à leur confort, à leur intimité, etc. ?

Personnellement, je n’ai pas eu à vivre tout ça, par chance. J’avais tout juste 9 ans lorsque nous avons quitté la maison et entrepris ce voyage. Ma période d’adaptation a donc été bien plus aisée. On dit que les enfants s’adaptent plus facilement. Eh bien, c’est vrai ! Ayant été habituée dès ma plus tendre enfance aux expéditions de plein air et de camping, je n’étais pas du tout effrayée par la préparation de ce voyage. Je me disais des trucs du genre :

« En tente-roulotte ou en voilier, ça ne devrait pas être très très différent ! »

Bien sûr, je savais que nous partions pour un plus grand voyage, de plusieurs années, mais mon arrière-pensée n’y accordait aucune importance ; ça allait être une expédition comme les autres ! On voit clairement là l’innocence d’un enfant…

Je crois que toutes les expéditions de camping (trois fois au cap Hatteras, canot-camping, camping d’hivers en Gaspésie, etc.) que nos parents ont fait avec nous dans notre jeunesse nous ont bien préparés pour ce voyage de voilier. Ils nous ont habitués à nous adapter rapidement aux changements d’environnement et de style de vie, ce qui a assurément beaucoup contribué à notre adaptation au voilier. Même que si j’y pense bien, je n’ai subi aucune période d’adaptation : J’ai été à l’aise dès le début !

La vie sociale en voyage ?

Niveau social, j’ai été plutôt comblée durant les premières années de voyage. Les enfants de notre âge en bateau ne manquaient pas aux Açores, aux Canaris et partout dans les Caraïbes ! À chaque mouillage, il y avait des jeunes en bateau avec lesquels nous pouvions passer nos après-midi ! Pourtant, lorsque j’ai eu 11 ans les choses ont légèrement changé. Les jeunes de mon âge en bateau se sont mis à être de plus en plus rare et moi à être de moins en moins sociale et à l’aise avec les nouvelles personnes. Deux réalités qui ne sont malheureusement pas faites pour être ensemble… Ainsi, lorsqu’une rare occasion d’amitié s’offre à moi, je suis trop timide et je manque ma chance. Plusieurs jeunes en bateau que nous avons rencontrés au cours du voyage nous l’ont dit :

« Quand on voyage, il ne faut pas attendre avant d’aller voir les autres jeunes, parce que l’un ou l’autre va finir par changer d’ancrage et à ce moment-là il sera trop tard ! »

Toute la famille arrive bien à mettre ce conseil en pratique… sauf moi.

Une rencontre imprévue !

Cette difficulté que j’ai à me faire des amis rapidement fait que je ne me fais pratiquement jamais d’amis, et je dois avouer que parfois j’aimerais vivre une vie sédentaire, au moins pour ça. Ça faisait si longtemps que notre route n’avait croisé aucune autre famille de voyageurs avec des adolescentes que cette option** n’était même plus dans ma tête ! Pourtant, tout, absolument tout peut arriver ! Il n’y a pas que l’eau pour voyager, les routes aussi sont populaires ! Et c’est de cette façon que notre itinéraire nous a menés à San Francisco en même temps que l’équipage de Bleu nomade, une famille du Québec avec 4 adolescentes (!!!) de 11 à 17 ans qui parcourt l’Amérique du Nord avec leur autobus modifié ! Rien n’aurait pu mieux adonner que ça : ce sont des filles, qui sont de mon âge (ou autour !), qui voyagent aussi, donc qui peuvent comprendre un peu mieux comment nous sommes, et qui, en plus, sont du Québec !

Lorsque mon père m’annonce tout ça, j’ai l’impression d’être dans un rêve. Dans le sens du terme ! J’ai tellement l’impression que ça ne peut pas être vrai que je me dis que ça doit être une famille de jeunes enfants de l’âge à Alice, Félix et Juliette (soit 8 à 12 ans). En effet, au début nous ne sommes pas encore sûrs de l’âge des filles et la seule image que nous voyons sur Facebook est une photo de famille datant de 2016 ! Je ne donne donc pas beaucoup d’importance à cette rencontre et pars marcher vers le pont Golden Gate avec Raphaël, l’après-midi où la rencontre est prévue. À mon retour, j’apprends que l’autobus a eu besoin d’un séjour au garage et qu’ils ne pourront pas venir nous voir à Aquatic Cove (la baie où nous sommes ancrés) avant quelques jours encore ! Malheureusement, nous n’avons droit qu’à 5 jours dans cette baie et nous devons partir avant que la rencontre puisse avoir lieu. Je ne m’en fais pas trop avec ça, mais tous les plus jeunes qui se sont lavés et rendus beaux dans le climat glacial de San Francisco à l’occasion de cette rencontre sont plutôt déçus d’avoir fait tout ça pour rien !

Notre prochaine destination est El Granada, un petit village à proximité de Half Moon Bay. Nous sommes ancrés dans la baie depuis quelques jours, lorsque mon père reçoit un message de Cynthia (la mère sur Bleu nomade) qui demande notre emplacement actuel. Elle veut savoir s’il est possible d’organiser une rencontre, pour de vrai cette fois ! Mon père lui répond vite, il ne faut pas manquer notre chance !

En après-midi, mon père prend le zodiac avec ma mère et part faire un voyage d’épicerie. Avant de partir, il nous demande de répondre à Cynthia si elle écrit, mais qu’il ne sera pas parti très longtemps. OK pas de problème !

Environ 1 heure après qu’il soit parti, une notification entre sur le téléphone : c’est Cynthia ! Et le rendez-vous est pour cet après-midi ! Cette fois, c’est moi qui suis en panique :

« Je dois me laver les cheveux. Je dois me peigner. Je dois me trouver des vêtements qui ont de l’allure !! Tout le monde se prépare, il faut faire bonne impression ! »

Dans ce genre de moment, j’ai l’impression qu’il n’y a que moi qui me prépare vraiment. Moi, je cours partout. Je vide mes equipets à la recherche de vêtements qui sont portables. Je les lave et les sèche. Je lave mes cheveux, la tête dans l’évier avec de l’eau chauffée. J’essaie de les faire sécher sans qu’ils prennent trop de volume pour pouvoir les laisser détachés (en vain, j’ai encore dû me faire une queue de cheval). Je prépare les sacs, tout en espérant que mon père se dépêche de revenir avec le zodiac. Et tout ça pendant que les autres restent tranquilles à leurs occupations, comme si de rien n’était !

« Pourquoi tu capotes autant Charlotte ? » me demande Raphaël, « Ce n’est pas comme si c’était la première fois depuis 4 ans que tu rencontrais des ados québécois, non plus ! »

Le temps de faire un petit calcul dans ma tête et je lui réponds :

« Euh… oui, pas mal ! »

Un autre message de Cynthia : ils vont arriver à la marina dans 45 minutes. Et nous n’avons toujours aucune nouvelle de mon père ! Je panique un peu, mais je réussis tout de même à me convaincre qu’il va être de retour à temps et que nous allons pouvoir gagner la terre ferme dans pas longtemps.

15 minutes passent.

Puis 30 minutes. Toujours rien.

Après 45 minutes, Cynthia nous écrit qu’ils sont arrivés dans le stationnement de la marina. Et mon père n’est toujours pas revenu avec le zodiac ! Je me mets à composer un message pour lui expliquer que nous n’avons pas le zodiac avec nous, que sans lui nous ne pouvons pas débarquer à terre et que nous n’avons aucune idée du moment où nous allons pouvoir aller à leur rencontre... Mais Raphaël me coupe dans mon élan :

« Ce n’est pas nécessaire de lui écrire un roman, reste calme ! »

Je le laisse donc répondre, il est meilleur que moi pour rester serein !

Ensuite, nous nous amusons à construire des hypothèses sur la raison du retard de mon père. Ça, c’est un art auquel nous sommes pros : imaginer des scénarios tous aussi possibles qu’impossibles dès que quelque chose ne se passe pas comme prévu ! Quoi de mieux pour occuper le temps, de toute façon ?

« Peut-être qu’il s’est fait rouler dessus en traversant la rue ! »

« Ou peut-être qu’il s’est fait prendre dans un attentat terroriste ! »

« Ou bien il avait faim et il s’est arrêté pour manger quelque chose, mais en sortant il s’est trompé de chemin et il s’est perdu ! »

« Imaginez que là, y’a des gens en noir qui viennent nous dire que papa est mort… ! »

« Hmmm… comment ils feraient ? En bateau ? »

« Mais non, soyez donc réaliste ! Il a dû s’arrêter chez “Bleu nomade” quand il a vu l’autobus et là ils sont en train de jaser ensemble, alors il nous a oubliés. »

Une nouvelle alerte de notification coupe notre discussion. Je saute sur mes pieds et en moins de deux je suis en train de lire le message. Il faut dire que la moindre information a la plus grande importance pour nous ! Surtout cette information-là, qui confirme notre dernière hypothèse ! C’est Cynthia qui nous dit que mon père était chez eux et que maintenant, il s’en vient nous chercher ! La panique est de retour, mais maintenant je ne suis pas la seule. Tout le monde a une hausse d’énergie soudaine et les plus jeunes courent partout en poussant des petits cris aigus ! C’est plutôt énervant… Et, histoire de rajouter un peu de stress à la situation, c’est à ce moment-là que je réalise que les filles ne sont pas peignées ! Misère, je dois vraiment m’occuper de tout ! Heureusement, ça prend un peu de temps avant que mon père arrive au bateau. Alors, j’ai le temps, avec Juliette, de préparer les deux filles. Nous nous questionnons tout les deux sur la façon dont nous devrions nous habiller.

« Ils ont beau voyager eux aussi, ça fait juste quelques mois qu’ils sont partis. Ils ont peut-être encore la façon de penser des gens de terre. Je veux dire, des gens… normaux… de ville. Tu vois ce que je veux dire ! »

« Oui oui, des gens qui ne voyagent pas. »

« Voilà ! Donc, ils ont sûrement de beaux vêtements propres et à la mode. Comment tu gages qu’elles portent des jeans larges ? »

« C’est presque sûr ! Y’a juste nous qui ne portons pas de vêtements aussi stylés ! »

« On demandera à papa dès qu’il arrivera ! »

En réalité, je ne m’en fais pas du tout avec mon apparence physique. Je fais le minimum pour ne pas avoir l’air trop délabrée, mais je ne m’inquiète pas vraiment du reste. Au fond de moi je me suis déjà convaincu que tout va être parfait. Je suis confiante : des filles de mon âge qui parlent français. Tout va bien aller !

Raphaël, lui, se pose des questions un peu plus sérieuses :

« Il faut nous trouver des trucs à dire, sinon on va être assis les uns en face des autres sans rien dire et ça va être gênant. »

« Oui, c’est vrai, des questions qui ne se répondent pas par oui ou non, des trucs qui vont permettre de starter des sujets de conversations. On pourrait leur poser les questions typiques que tout le monde demande à chaque fois : comment c’est votre voyage ? Aimez-vous ça ? » que je réponds humoristiquement.

« T’es pas sérieuse, j’espère ! Rien de pire pour commencer une conversation ! On devrait plutôt leur demander… comment elles trouvent ça de vivre dans un autobus. Ou, c’est quoi leurs hobbies et qu’est-ce qu’elles font pour passer le temps, à part l’école ? Si elles ont de la jasette, ça va bien engager la conversation, je pense ! »

« Let’s go! Y’en aura pas de silence gênant ! »

Lorsque mon père arrive, il nous explique la raison de son retard : il n’a pas trouvé l’arrêt d’autobus, alors il a dû marcher de la ville jusqu’à la marina, une très longue distance ! Eh bien, personne n’avait imaginé ça ! Mais nous n’avons pas de temps à perdre, ça fait déjà 4 heures que la famille de Bleu nomade attend après nous !

Nous nous habillons tous chaudement (bah ouais, on gèle vraiment en Californie !), et embarquons enfin dans le zodiac, que nous attendions depuis si longtemps ! En chemin, nous nous faisons détremper par les vagues froides et le vent déplace nos cheveux. Toutes ces heures de préparation pour rien !

Nous attachons le zodiac au quai, puis nous nous mettons en marche vers le stationnement. Ce n’est pas bien long avant que nous apercevions le gros autobus bleu ! Disons que ce n’est pas super courant comme véhicule ; un autobus scolaire peint en bleu et blanc. En plus, il est seul dans le stationnement ! Tout d’un coup, je suis un tantinet moins confiante. Je commence à sentir des fourmillements dans mon corps et ma respiration se fait plus courte.

« Ah ! D’ailleurs papa, elles sont habillées comment les filles ? »

« Comme toutes les ados que vous voyez, des jeans larges et des hoodies. »

Moi et Juliette échangeons un regard complice : exactement comme nous l’avions imaginé ! Nous continuons à marcher vers l’autobus et j’essaie de me convaincre à nouveau que tout va bien aller :

« Elles parlent français, il n’y a aucun problème ! En plus, tu pourras dire ton nom *normalement* ! Ne pense pas à ça. Aie l’air décontracté et à l’aise. Rappelle-toi ce que Thomas dit tout le temps : si tu as l’air gênée et que tu restes à l’écart, personne n’aura jamais envie de venir vers toi. Il faut que tu aies l’air cool ! Tout va bien aller ! »

Le temps de me faire ces derniers petits encouragements, nous sommes déjà rendus en face de l’autobus. En quelques secondes, la porte s’ouvre (toute seule !?) et sans m’en rendre compte je suis déjà à l’intérieur, poussé par ceux qui me suivent. Une fois que tout s’est un tout petit peu calmé et que je peux m’arrêter sans me faire piler dessus, je lève la tête. Dès le premier regard, j’aperçois les quatre filles toutes rassemblées dans le fond de l’autobus. Elles ont l’air sympathiques ! Tout de suite, je sens mon stress tomber, il y a une atmosphère qui me rend à l’aise ici. Allez, je me lance, il faut que j’aie l’air aimable moi aussi :

« Salut ! »

(…)

Eh eh, je vous garde en suspense, la suite dans la partie deux !

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About the Author

Je voyage autour du monde avec ma famille sur le voilier Pinocchio depuis 2016. J'aime le vélo, l'écriture, la pâtisserie et la couture.
I travel around the world with my family on sailing vessel Pinocchio since 2016. I love biking, writing, baking and sewing.

  • Belle Charlotte! Encore un très beau texte dans lequel tu sais bien nous tenir en haleine, en lecture comme à la fin, en attente de la suite.

  • Je me souviens maintenant de mon adolescence! On a tous les mêmes émotions, les mêmes peurs et certaines ont la vie dure et bien au delà de la trentaine. Enfin pour moi.

  • Très intéressant de te lire ma belle Charlotte. Toute qu’une aventure que tu vis avec ta belle famille. Hâte de connaître la suite. Prends soin de toi et bisous à vous tous. ❤

  • Félicitation Charlotte , tellement plaisant de lire tes aventures , j’ai toujours hâte au prochain récit, suspense,humour et réflexion!

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